Mar
20

Il ne pouvait penser qu'en bronze


Auteur : Laurence Biberfeld

Il ne pouvait penser qu'en bronze

inspiré d’un poème d’Oscar Wilde et des sculptures de Kamal Amechmech

Vous me retrouverez peut-être. Qui reconnaîtra la couleur unique de son chagrin dans ces œuvres primesautières ? Je ne l’ai pas aimé, moi. Ni sa douleur, qui pesait sur ma tombe comme pour empêcher mon esprit de s’envoler, encore et toujours, jusqu’après la mort. Il avait posé “la douleur qui dure pour toujours” sur le marbre de mon tombeau. Comme si l’acier de son couteau n’avait pas suffi à me faire taire, il lui fallait encore poser deux cents kilos de bronze sur ma sépulture.
Ah, comme j’ai bondi quand il a ôté cette charge de mon estomac pour la livrer au feu ! Je me suis envolée par toutes les ailes des moineaux, dispersée par toutes les feuilles de l’automne.
C’était en automne aussi, son dernier rendez-vous. Le dernier jour de ma vie. Je suis morte depuis plus longtemps que je n’ai vécu. Vingt ans !
Cherchez-moi. Il a fondu son chagrin hideux pour façonner la statue du plaisir qui ne dure qu’un instant. Cherchez-moi ! Plus rien n’indique à présent où il a enfoui mon corps martyrisé. Je me rassemble et me disperse, me rassemble et me disperse au-dessus de ce gros châtaignier dont les racines se sont entrelacées à mes ossements. À présent il parsème le parc de ces plaisirs qui ne durent qu’un instant.

 Le chien ! Tout y est, de notre rencontre à mon assassinat. Je sais maintenant que sa douleur de m’avoir tuée était constituée de plaisirs fugaces agglomérés ensemble par un mortier de remord. De l’art, au bout du compte, ce grand recyclage des émotions. Que sculptait-il avant moi ? Je ne veux même pas le savoir.
Je marche avec mes semelles de buée d’une statue à l’autre. Oui, tout y est, de la vieille chouette du rez-de-chaussée à Cupidon, de ma fenêtre au fil à plomb que j’ai pris dans l’aile, de lui, Minos, avec ses illusions dérisoires, de la férocité de sa faim, de mon cri, de ma fuite, tout, tout, tout, et même ce que je ne peux pas comprendre, car je n’aurai jamais l’âge qu’il avait, je ne serai jamais d’un autre sexe que le mien.
Moi j’aimais le plaisir, celui qui ne dure qu’un instant, celui qui jamais ne vieillit parce qu’il meurt sitôt né, et renaît infatigablement. Je lui échappais toujours. Mais je revenais toujours vers lui alors qu’il croyait m’avoir perdue et triturait ses tas de glaise avec des grognements. À l’époque il façonnait des jeunes filles écartelées qu’il finissait par écraser sans les avoir moulées. Il n’arrivait plus à travailler.
Il disait que c’était de ma faute. De ma faute !
Maintenant je chevauche avec mon corps courant d’air cet étalon asexué qui regarde le ciel. Il est là-bas, mon assassin, papotant art avec un édile. Comme il est vieux ! Comme il s’ennuie ! Plus encore que mon souvenir, ses bronzes lui pèsent sur la poitrine. Où es-tu ? pense-t-il tandis qu’un public aveugle explore notre horrible histoire sans la déchiffrer. Merveilleux, cher maître. Et si léger, si aérien !
Je suis là, je suis là, vieux pitre. Non ! je n’y suis plus. Adieu... À demain !